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mardi 16 juillet 2013

Sur la route (entre Fargo et Winnipeg)


1097e jour - La vérité, c'est que j'aurais dû oublier Sheryl. Seulement voilà : il y avait eu son ventre contre mon ventre à la gare routière. Et son regard à ce moment là.
Alors, quand j'ai aperçu un panneau “Winnipeg” à la sortie de la ville, je me suis dit que je pouvais changer mes plans. On était vendredi. Je ne reprenais le boulot que le mercredi suivant. J'avais largement le temps d'une petite virée de l'autre côté de la frontière – c'était à peine un détour : Winnipeg n'est situé qu'à 350 km de Fargo.



Et donc, à nouveau, j'ai roulé.
Interstate – une ligne droite posée sur un plan, avec au milieu un poste frontière.
À Winnipeg, Sheryl devait dormir chez sa sœur qui, m'avait-elle dit, travaillait dans un restaurant posé sur la Red River. Elle m'avait décrit les lieux.
Le restaurant serait facile à trouver. Quant à la sœur, peut-être arriverais-je à la reconnaître. Je lui laisserais alors mon numéro de téléphone, pour qu'elle le file à Sheryl, pour que celle-ci sache que j'étais en ville (j'espérais avoir le courage de faire cela).


Ou mieux encore : peut-être que Sheryl, elle-même, serait présente (en salle ou au bar ; les deux scénarios avaient leur charme). Quelle tête ferait-elle en me voyant ? Bien sûr, je me le demandais.

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lundi 15 juillet 2013

Mikado de géants - Fargo



1096e jour - La semaine précédente, j'avais lu un article sur un projet fou de la Nasa qui consistait à construire un ascenseur spatial jusqu'à je ne me souviens plus quelle orbite. Alors quand j'ai vu cette aiguille pointée vers le ciel, l'espace d'un instant, je me suis demandé si je n’étais pas là face à une sorte de prototype.
Le truc est dingue, incroyablement haut. C'est difficile de se faire une idée à partir d'une simple photo. Dans la réalité, on a l'impression de ne pas en voir le bout.
Je me suis approché au plus près, en suivant un chemin de terre.
J'ai coupé le moteur. Silence dans l'habitacle, vent qui siffle au dehors. Je suis resté dix bonnes minutes à observer les haubans qui se répandent en corolle autour de la tour. J'ai pensé à Sheryl, à son ventre.
C'est alors qu’un type dans un pick-up s'est arrêté à ma hauteur (je ne l'avais pas entendu arriver). Il voulait savoir si j'étais perdu, si je cherchais quelque chose. J'en ai profité pour lui demander ce que c'était que cette baguette de mikado plantée dans le sol. Il a rigolé. Il m'a expliqué.
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C'est le mât de KVLY-TV. 628,8 m de haut (presque deux fois la tour Eiffel) ! Pendant quelques années, ça a été la plus haute structure jamais construite par l'homme. Il s'est fait chiper la première place, en 2008, par l'hôtel Burj Khalifa, celui-là même où, drôle de coïncidence, je me trouvais il y a une semaine à peine.

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dimanche 14 juillet 2013

Je ne suis pas Hugh Grant - Fargo

1095e jour - Finalement, je n'ai pas proposé à Sheryl de boire un verre.
Je l'ai déposée directement à la gare routière.
J'ai sorti son sac à dos du coffre.
On s'est regardés sans trop savoir quoi se dire. Elle : Bon, bon séjour à Fargo. Moi : Et toi, bon séjour à Winnipeg… Et puis, elle s'est dressée sur la pointe des pieds pour me faire la bise. Et c'est alors qu'elle s'est collée contre moi – que j’'ai senti son ventre contre mon ventre. Cela a duré une éternité.

J'aurais dû l'enlacer, lui prendre le visage entre mes mains et l'embrasser. Mais non, moi, comme un imbécile, je lui ai juste dit au revoir. J'ai reculé d'un pas. Et je l'ai laissée partir.
Je suis remonté dans la voiture sans même me retourner.
J'ai roulé.

J'ai roulé dans la ville. C'était la première fois que j'y mettais les pieds…
Je me suis laissé porter par le flot des autres véhicules…
J'étais sensé, le lendemain, intervenir dans le cadre d'un séminaire. Il était midi tout juste. Je me suis demandé ce que j'allais faire, maintenant, du reste de la journée. À voix haute, j'ai énuméré : une bonne bière bien fraîche, manger un bout, passer au motel voir à quoi ressemble la chambre, rouler, peut-être, dans les environs…

Et puis, sans presque que je ne m'en rende compte, c'est Sheryl que j'ai prononcé – multiples modulations : She-ryl, SHE-ryl, She-RYL…
Je me suis souvenu de son ventre contre le mien, de la pression qu'il avait exercé.
Je me suis demandé s'il pouvait être pertinent de retourner à la gare routière.
J'ai imaginé la scène – comme dans une comédie romantique. Mais je ne suis pas tout à fait Hugh Grant, alors…

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samedi 13 juillet 2013

On roule - Interstate 92

1094e jour - On roule. On approche de Fargo. Et Sheryl parle. Elle parle. Elle n'arrête pas. Mais ce flot, chez elle, est plutôt agréable.
Dès le départ, elle s'est installée à l'arrière, soi-disant pour étendre ses jambes – elle était sensée se reposer. Dormir.
Au lieu de ça : et piou-piou-piou, et piou-piou-piou… Et les ateliers qu'elle voudra suivre à la rentrée. Et ce documentaire sur Katrina qu'elle a vu sur je ne sais plus quelle chaîne…
Et ce film des frères Coen, tourné dans les parages. Minneapolis, Fargo, Brainerd, Bismarck… Elle énumère les villes.

Ou alors North by Northwest, la scène de l'avion. Et Cary grant qui court dans les champs de maïs. Elle me demande si je sais où ça a été tourné ; si c'est dans le coin. Sentencieuse, elle dit : J'sais pas si t'as remarqué, les paysages, par ici, appellent les points cardinaux !
Elle se tient les bras en croix. Ses pieds sont calés contre l'appui-tête du siège passager, gigantesques dans le rétroviseur en regard de sa tête.

Si elle était en jupe plutôt qu'en jean, avec un peu de chance, je pourrais apercevoir un peu de ses cuisses. Voir sa culotte.
Elle dit : Dans la scène du restaurant, au Mont Rushmore, à ce qui paraît, il y a un des figurants qui se bouche les oreilles quelques secondes avant que le coup de feu ne soit tiré. Moi, j'avais jamais remarqué. Il faudrait que je revois le film pour vérifier.

Je n'imaginais pas cela. Je veux dire quand elle a appris, par un ami d'ami, que je partais pour Fargo et qu'elle m'a demandé si je pouvais la prendre – elle devait se rendre à Winnipeg ; elle finirait en car. Elle avait l'air si réservée…
Maintenant, elle s'intéresse au ciel au-dessus de nos têtes. Elle dit : c'est marrant, t'as
vu : la frontière des nuages est juste au-dessus de nous…
Le pire, c'est que dans une heure nous serons arrivés. Par politesse, je lui proposerai de boire un verre. Et par politesse, elle acceptera. Et donc, ça va durer encore : et patati, et patata…
Et au final, si ça se trouve, il ne va rien se passer.

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