samedi 15 février 2014

J’aime que les choses ne soient pas tout à fait vraies - Kocevje

1193e jour - À Kocevje, Slovénie, j’ai rencontré un type qui, tous les jours ou presque, voyage dans Street View. Il dit : Mes pas ne sont pas des pas mais des clics sur une souris. Je clique et j’avance. J’arpente… Il m’arrive de faire une capture d’écran d’un paysage croisé pour en garder une trace mais c’est rare. Me promener dans Street View est devenu une sorte d’habitude – comme mes parents faisaient chaque soir le tour du village…

Mais aussitôt il se sent obligé de compléter : Mais bon, en même temps, j’ai bien conscience de déambuler dans un ersatz de monde. En deux dimensions. Ça me fait penser à cette façade, derrière chez moi, couverte d’une bâche peinte dans un simulacre de trompe-l’œil. Je suis ravi qu’elle soit tendue là. Dans l’absolu, j’aime, je crois, que les choses ne soient pas tout à fait vraies.

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vendredi 14 février 2014

Retour de mémoire - Ljubljana


1192e jour - À Ljubljana, je me suis souvenu qu’enfant j’ai passé des heures à observer les détails de cartes postales ; à la loupe. Je me promenais dans les images, je regardais les véhicules, les bâtiments, les enseignes, les passants.
J’adorais la trame qui, sous la loupe, devenait apparente. J’adorais qu’un visage ne soit alors qu’en ensemble relativement réduit de points alignés les uns contre les autres.


J’accumulais les cartes à la façon d’un collectionneur. Je les rangeais dans des cartons à chaussures (j’empilais les cartons les uns par-dessus les autres).
J’affectionnais tout particulièrement les vues de plages – elles éveillaient mes premiers troubles.


J’y passais réellement, concrètement, des heures. Cette passion a duré plusieurs années.
Et voilà, ici à Ljubljana, observant la ville du haut d’une colline, zoomant pour en deviner un peu plus d’une silhouette aperçue au loin, je me suis souvenu de la loupe, des cartes postales. Et j’en ai été, c’est troublant, incroyablement ému.

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jeudi 13 février 2014

Suspendues par dizaines - Ljubljana



1191e jour - Chaussures suspendues, centre historique de Ljubljana.
CONSTAT 1. Rarement, j’en ai vu autant de réunies mais il n’y a pas un continent où je n’ai vu des chaussures pareillement suspendues sur les fils électriques.
CONSTAT 2. Certains affirment – quand elles sont en moins grand nombre – qu’elles sont là pour signaler un point de deal ; d’autres évoquent des rituels adolescents ou une tradition lors des mariages. Sans doute les réalités sont-elles multiples.
CONSTAT 3. Même si les lacets ficelés rendent l’accrochage des plus ludiques, je rêve de voir suspendus d’autres attributs vestimentaires : blousons ou pantalons.
QUESTION. Comment on arrive-t-on à coincer ainsi une paire de chaussures ? L’acte est-il prémédité ? Se trimballe-t-on, par exemple, toute la soirée les chaussures dans un sac avant de s’en débarrasser ? Ou alors, complètement bourré, se déchausse-t-on en pleine
rue ? Repart-on ensuite en chaussettes, titubant, content de soit, hilare ?…

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mercredi 12 février 2014

Si un jour… - Ljubljana

1190e jour - Si un jour j’écris un roman, sans doute y trouvera-t-on une fille habillée de noir et, dans la rue, un homme pour la suivre.
L’histoire se déroulera à New York ou Ljubljana, peu importe.
Elle montera dans un bus ; avec l’homme, sans qu’elle ne le remarque, à ses trousses.
Il s’installera derrière elle exactement. Et alors que le bus traversera les paysages urbains, lui contemplera sa nuque, une de ses épaules. Il observera grains de beauté et micro-cicatrices. Et la façon dont les cheveux se courbent ou se répandent au contact des reliefs du corps.
Ainsi, pour eux, commencera le voyage.

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mardi 11 février 2014

Et pourtant, ici, j’ai été le plus heureux des hommes - Ljubljana

1189e jour - Celui que tout le monde appelle “l’écrivain slovène” dit : C’est ici que j’ai écris mon premier livre publié. Et aussi le second, celui qui a connu un succès retentissant chez vous. Oui, dans cette guérite !
Aujourd’hui, mon travail est mondialement reconnu, je suis invité à participer à des colloques aux États-Unis ou en Australie, je vis dans une magnifique villa. Mon bureau, à lui seul, est huit fois plus grand que cette guérite. Et pourtant. C’est sans doute à cette époque-là que j’ai été le plus heureux des hommes.
On avait dégoté ce boulot de garde avec mon cousin : lui faisait les matinées, moi les après-midi.
On avait la radio, la télé. L’été, on sortait les chaises, on passait l’essentiel de notre temps à l’extérieur. L’hiver, il n’était pas rare qu’il y ait soixante centimètres de neige. Pour se chauffer, on avait juste un radiateur d’appoint – on a eu les pieds glacés plus souvent qu’à notre tour. Mais c’était un boulot tranquille.


Et puis, dans cette guérite, pendant plus d’un an, j’y ai passé mes nuits. À l’époque, l’usine n’était pas encore aux trois-huit. Elle fermait à  vingt heures. Le patron m’aimait bien, je venais de quitter ma femme, je n’avais nulle part où loger : il m’avait autorisé à y dormir. J’avais une natte, un duvet que je remisais la journée dans ma voiture.
Je dormais recroquevillé sous le bureau, après avoir écrit mon lot quotidien de pages. J’étais heureux.
Sur une étagère étaient posés mes dictionnaires, à côté de ma machine à écrire. Et puis un ou deux livres, Nabokov, Cendrars… Les gars de l’usine se demandaient ce que je pouvais bien avoir tant à écrire… Je ne sais pas s’ils savent ce que je suis devenu, et ce qu’ils peuvent bien en penser.

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lundi 10 février 2014

Similitude des positions - Yellowknife

1188e jour - Autant en faire la confidence : comme cet enfant, je passe mon temps à observer, curieux, un au-delà (pour l’instant) inaccessible. Je ne suis pas posté derrière un grillage mais c’est tout comme. La frontière qui m’arrête est un mur de verre.

La vérité est que je peux facilement me reconnaître dans l’avidité de son regard, à lui qui rêve de jouer les passe-murailles. C’est peut-être ma façon à moi de rester jeune, ou, du moins, d’avoir toujours envie.

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dimanche 9 février 2014

Révélation - Yellowknife

1187e jour - L’homme dit : J’ai pensé cette œuvre comme un hommage au peuple Chipewyan. Au début de l’automne, pour autant qu’il existe des automnes par ici, j’en étais là : la zone circulaire à peu près terminée. J’ai rangé mes pinceaux.
Je prévoyais de terminer une fois l’hiver achevé. Je prévoyais d’inclure, au centre, une ourse et son petit.
Et puis, la Google Car est passée, elle a figé l’ombre du rapace – en plein milieu ! C’est ma femme qui l’a découvert alors qu’elle se promenait dans Street View histoire de voir si, à tout hasard, n’apparaissait pas un de nos amis.
L’image qui précède comme celle qui suit sont vierges de toute ombre… Ma femme dit qu’il faut y voir un signe, un message. Mais, ce message, reste à l’interpréter : quand le printemps va revenir, vais-je devoir peindre un rapace plutôt qu’une ourse ? Ou alors, vais-je devoir laisser l’espace vierge pour que d’éventuelles autres apparitions se produisent ?

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samedi 8 février 2014

L'autre ville - Yellowknife


1186e jour - Je crois pouvoir affirmer que je ne connais pas Yellowknife, capitale des Territoires du Nord-Ouest canadiens. Et pourtant, j’y ai passé une quinzaine de jours. Mais c’était en juillet. D’une certaine façon, ça ne compte pas. Ou presque. Il n’a jamais fait moins de 20°C.



Or Yellowknife est proche, relativement, du cercle Arctique. Et c’est l’hiver qu’il faudrait venir pour réellement prendre conscience de ce qu’est la ville : quand le soleil peine à poindre et qu’il fait -30°C de température moyenne.



Comment concevoir ces -30°C de moyenne alors que l’on ne croise que des gens en tee-shirts, débardeurs ou torses nus. Comment imaginer le manteau de glace et de neige, les congères, alors que l’on ne croise que luxuriance des arbres, des massifs, des potagers…

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vendredi 7 février 2014

Les funérailles - Tokyo

1185e jour - Lecture…
Les hommes doivent porter une cravate noire. Le costume doit être noir, gris foncé ou bleu foncé. Les femmes doivent s’habiller en noir. Les seuls bijoux permis sont les perles.
Vous devez apporter un cadeau ou de l’argent à la famille en guise de condoléances. Il est difficile de préciser le montant à offrir qui varie selon chaque cas. Demandez conseil à un ami japonais.
Mettez l’argent (koden) offert en guise de condoléances dans l’enveloppe spéciale appelée kodénbukuro, en vente dans les papeteries et boutiques sur le quai des gares.


Comment rendre hommage au défunt
1. Inclinez-vous une fois vers la famille du défunt.
2. Fixer l’ihai (tablette funéraire) et l’iéi (photo) du mort quelques instants.
3. Joignez les mains et priez, puis posez vos mains sur les genoux.
Comment offrir l’encens
1. De la main droite, prenez une pincée d’encens dans le coffret.
2. Levez la main droite à hauteur du front.
3. Déposez l’encens dans le brûleur. Répétez ce geste trois fois.
4. Joignez les mains à nouveau, et inclinez vous une dernière fois vers la famille, puis sortez.


En principe, les funérailles durent deux jours. Le soir et la nuit du premier jour s’appellent le tsuya (veillée funèbre). La cérémonie qui a lieu le deuxième jour s’appelle kokubétsushiki (adieux). Les deuillants visitent la famille un des deux jours, au choix selon leur emploi du temps.


Après avoir offert l‘encens, les personnes présentes lors du tsuya sont invitées à passer dans une autre pièce ou leur sont offert des rafraîchissements.
Les amis proches et membres de la famille acceptent l’invitation et se réunissent pour parler du défunt. Il est d’usage que ceux qui ne sont pas des amis proches déclinent l’invitation.


Les personnes présentes au kokubétsushiki offrent l’encens, puis attendent à l’extérieur de la maison que le cercueil soit déposé dans le corbillard (réikyusha). Cette cérémonie d’adieu est très courte. Il est donc important d’arriver à l’heure.
Le corbillard se dirige ensuite vers le crématorium. Au Japon, tous les corps doivent être incinérés. L’enterrement est interdit par la loi.

Vie au Japon, JTB Publishing Inc.

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jeudi 6 février 2014

Il m’arrive d’être long à la détente - Tokyo

1184e jour - Le dernier souvenir que j’ai d’Atsuko, c'est sa silhouette rapetissant dans le rétroviseur intérieur du taxi qui allait me conduire à l’aéroport.
C’était dans la rue, devant chez ses parents à Tokyo. Tant bien que mal, elle s’efforçait d’assurer une façade.
Dans l’avion de retour, j’ai rencontré Sumiko. Cette rencontre a été un véritable coup de foudre, réciproque.
J'ai oublié Atsuko bien plus vite que ce que nous l’avions imaginé nous promenant dans Fukui.


Quand j’ai appris qu’elle était hospitalisée, je ne me suis pas manifesté. Je ne me suis pas particulièrement inquiété. Il faut dire que j’étais en train de vivre une période insensée, incroyablement heureuse.
J’ai découvert sa mort plus d’un an après qu’elle soit survenue, presque par hasard, par un ami commun de passage à Paris. C’était un dimanche après-midi ensoleillé. Je venais d’apprendre, le matin même, que j’allais devenir papa.
J’ai été attristé, bien sûr, mais dans le maelström qui m’emportait (un enfant, un livre à paraître, un nouveau boulot…), je n’ai pas vraiment fait de place pour l’information.



Cette nuit, pour la première fois, j’ai rêvé d’elle – nous revivions notre traversée du Japon, nous étions heureux. Je me suis réveillé en sursaut. Je me suis mis à pleurer. Je n’ai pas réussi à me rendormir. Depuis, je suis complètement noué.
Ce matin, j’ai longuement regardé les quelques photos que je possède d’elle.
En réalité, je crois que je commence seulement à comprendre. Il m’arrive d’être long à la détente.

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mercredi 5 février 2014

Souvenir lointain - Fukui

1183e jour - Ce même jour un peu plus tôt – ou peut-être était-ce la veille, je ne sais plus –, Atsuko avait longuement observé des traînées de condensation au-dessus de la ville. Elle avait remarqué : Au bout de chacun de ces traits dans le ciel, il y a des avions et dans chacun de ceux-ci des gens en partance…… Un jour, toi aussi tu seras en partance. Et j’en serai effroyablement attristée…… Oui, je connaîtrai une période de chagrin. Et puis, j’apprendrai à faire avec cette réalité. Nous deviendrons deux personnes qui s’écrivent ; deux personnes qui se promettent de se revoir. Mais nous aurons nos vies, chacun de notre côté. Je finirai par t’apprendre que je suis mariée, que j’attends un enfant. Peut-être toi-même auras-tu des enfants… Toujours est-il qu’avec les années nos courriers se feront de plus en plus rares – jusqu’à ce que finalement nous ne soyons plus, l’un pour l’autre, qu’un souvenir lointain.

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mardi 4 février 2014

Le vélo rouge - Fukui

1182e jour - À Fukui, Atsuko s’était débrouillée pour récupérer chez une vieille tante deux vélos – rouge pour elle, bleu pour moi.
Elle m’avait dit : Tu verras, un peu d’exercice ne te fera pas de mal. Et puis, ici, c’est le genre d’endroit où il est très agréable de pédaler. Il y a toujours une brise légère pour te pousser.
En fait, durant notre séjour, il n’y eu qu’un vent violent, avec des bourrasques qui, systématiquement, manquaient de nous déséquilibrer.
Quand je pestais, Atsuko souriait. Mes agacements l’amusaient.
Un soir, alors que nous cadenassions nos vélos pour la nuit, elle constata : Tu sais, je ne suis qu’une enfant.
Un temps était passé avant qu’elle ne rajoute : Oh mais, je suis sotte. Tu le sais très bien. C'est même vraisemblablement cela qui te plait chez moi.

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