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lundi 16 septembre 2019

Solitude de l’homme qui a trop bu - Iakoutsk

2432e jour - Comme un écho à une image saisie en Lettonie, à Daugavpils en l’occurrence (l’image est ici)

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vendredi 4 avril 2014

Une part de cauchemar - Iakoutsk





1241e jour - Pas loin des rives de la Léna. Les immeubles ressemblent à des ruines avant même d’avoir été terminés. Parce que c’est le dégel, parce qu’il a plu hier, l’eau et la boue sont partout. Véhicules comme bâtiments semblent enlisés, englués à tout jamais.
Et au milieu de tout ça est posée une maison pas spécialement belle mais aux murs peints, et devant laquelle des jardinières sont alignées. Cette maison est pour moi une forme de réconfort. Elle dit une résistance face aux multiples hostilités du monde.
Plus tard, déjà loin de Iakoutsk, je repense à ces paysages insensés. Et dans la foulée me reviennent des souvenirs de cauchemars que je faisais enfant. Il y avait de la boue et du béton et je me réveillais en nage. Je mettais beaucoup de temps à me rendormir.

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jeudi 3 avril 2014

Le chat - Iakoutsk

1240e jour - J’ai passé une dizaine de minutes à l’observer. J’ai espéré secrètement qu’il se déplace, qu’il vienne jusqu’à moi. Mais finalement quand il a décidé de bouger ça a été pour s’enfoncer dans les hautes herbes du terrain vague sans doute en quête de quelque proie à se mettre sous la dent.
Marchant, ensuite, je me suis demandé : quelle peut être son espérance de vie ? est-ce qu’un chat, à Iakoutsk, peut survivre à l’hiver sans refuge où se réchauffer ?



J’ai photographié d’autres carcasses de voitures. J’ai essayé de les imaginer sous des congères de neige, dans une lumière crépusculaire (soleil bas masqué par un mur de brume, vent en rafale). Avec, à l’intérieur, des chats recroquevillés, engourdis.

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mercredi 2 avril 2014

Sur ce chemin - Iakoutsk

1239e jour - Sur ce chemin, la veille, j’ai vu un type, bleu de travail sur torse nu, la cinquantaine dégarnie, qui se trimballait une carriole pleine de livres – peut-être y en avait-il 200 ou 300.
Son avancée, sur ce chemin de terre, était chaotique.
Juste avant le virage qu’il y a une vingtaine de mètres plus loin, un des livres est tombé. J’ai cru que j’allais pourvoir le récupérer car le type a d’abord semblé ne pas l’avoir repéré. Mais il s’est arrêté pour reprendre son souffle. Et là, tout en s’étirant, il s’est retourné. Il a aperçu le livre. Il est revenu sur ses pas pour le ramasser.
Bien sûr, je me suis demandé ce que cet homme allait bien pouvoir faire d’un tel chargement. Les russes sont des personnes si étranges (surtout ici, en Sibérie) que j’ai admis comme possible qu’il puisse vouloir, tous ces livres, les lire (de quoi passer l’hiver). Mais plus tard dans la journée, dans ce qui semblait être une décharge, j’ai aperçu notre homme qui œuvrait à attiser un feu qui dégageait une épaisse fumée blanche. Je n’ai pas eu à me rapprocher beaucoup pour découvrir que ce qui se consumait n’était autre que le lot des ouvrages qu’il avait au préalable transbahuté.

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mardi 1 avril 2014

Les autres mondes - Iakoutsk

1238e jour - Il y a une vingtaine d’années, je me suis targué d’écrire l’histoire d’un type qui découvre, lorsque l’obscurité est totale dans le studio dans lequel il vient d’emménager, que les murs semblent se désagréger pour laisser place à un au-delà – en fait, il se retrouve téléporté dans la nuit d’un univers parallèle parsemé de fontaines, de bâtiments qui paraissent être des temples et où le sol est fait de sable.
Dans la nuit profonde de ce monde, il se déplace à tâtons. Il ne sait pas si y vivent d’autres humains (s’il y en a, de toute évidence, ils se cachent de lui).
Il lui vient à l’idée d’emporter avec lui une lampe de poche. Mais quand il est dans l’autre monde et qu’il l’allume, dans l’instant, il est projeté dans son lit ou à proximité du coin cuisine de son appartement. Pareil quand il essaye avec des allumettes : pfuitt – il se retrouve à proximité de son lit. Il se demande s’il est somnambule, s’il a rêvé.
Aujourd'hui, un peu comme lui, je me propulse dans des mondes étrangers. Et souvent il m’arrive de me demander si mon voyage je ne suis pas en train de le rêver. Sauf que le monde de mon histoire à l’époque était un monde où n’existait que l’obscurité. Et celui dans lequel je déambule est continuellement plein de lumière. Rares sont les moments crépusculaires. La nuit noire n’y existe pas.

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lundi 31 mars 2014

Une prémonition - Iakoutsk



1237e jour - Un des premiers textes que je me suis targué d’écrire à la sortie de l’adolescence racontait l’histoire d’un type qui tombe, dans un vide-grenier, sur une sorte de petite lunette (de la taille d’un stylo). Plus qu’une lunette, en fait, c’était une visionneuse : il n’y avait qu’un seul paysage à contempler : la vue photographique d’un intérieur, un bureau au premier plan, une fenêtre ouverte au-delà du bureau sur un paysage urbain. Très vite, le récit devenait la description minutieuse de ce que l’on voyait dans l’image. Et très vite, aussi, on s’apercevait que cette description embrassait la scène d’avant-plan, bien sûr, mais aussi l’au-delà de la fenêtre avec un incroyable luxe de détails pouvant aller, par exemple, jusqu’à la description d’une série de boutons sur la veste d’un passant dans le lointain de l’image.
En fait, cette description était un peu comme un fil de laine que l’on tire. Et la pelote, dans le cas de mon image, était le globe terrestre lui-même dans toute son immensité.
Je pense à ce texte oublié (en reste-il seulement une trace écrite ?) alors que je viens de me projeter dans les rues de Iakoutsk, fin fond de la Sibérie. Je réalise, c’est vertigineux, que ce texte, à sa façon, était une prémonition de ce qui allait, plus de vingt ans plus tard, m’arriver avec l’aventure de ce blog.

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